De ce côté ci de l'Europe, "l'Occident" comme on dit, Poutine passe pour un lointain héritier d'Ivan le Terrible et de Staline. Comme si, dans la lignée des dirigeants de la Russie, il ne pouvait y avoir que des despotes sanguinaires, civilisés mais violents à l'instar de Pierre le Grand. C'est une vision un peu facile, mais les images d'Epinal ont la vie dure.
Qu'est-ce que la Russie aux yeux de certains, sinon un état arriéré qui connaissait le servage au début du XXe siècle, est passé directement à la dictature du parti unique parce que, selon Lénine, il n'était pas mûr pour l'étape transitoire qu'était la démocratie. Ce n'était pas l'avis des populistes et des amis de Plekhanov de cette époque.
Quand on parle de la Russie, je pense toujours à Pougatchev, cet aventurier qui, sous le règne de la Grande Catherine, fomenta une révolte cosaque en se faisant passer pour le tsar Pierre III. La Russie, empire immense au moins que même la tsarine Catherine n'y fit qu'une seule tournée, est un pays plein de contradictions.
Malgré une étendue sans pareil, la Russie ne peut relever les défis démographiques de pays comme la Chine ou l'Inde. Elle est d'ailleurs contestée par Beijing dans l'exercice de l'hégémonie sur une bonne partie de l'Asie. En outre, depuis toujours, la Russie, pour se moderniser, regarde à l'Ouest, mais se refuse à devenir un pays occidental parmi d'autres.
En somme, nous comprenons mal la Russie ou nous y projetons nos visions peut-être trop rigides. Ce n'est nouveau. Au lendemain de la révolution d'octobre, nombreux étaient ceux qui pensaient qu'on pouvait exporter tel quel le "modèle".
Après la chute du Mur, la transition entre la Russie soviétique et un état démocratique moderne fut rendue compliquée par une instabilité croissante. Gorbatchev apparaît comme celui qui a eu le mérite de liquider l'URSS - il ne voulait pas aller si loin - mais il fut victime de l'Histoire à laquelle il appartenait. Il ne put achever la démocratisation de la Russie. Eltsine aux yeux de tous, ne réussit qu'une chose, maintenir le pays sur la voie ainsi ouverte, mais la manière dont on lui a rendu hommage est éclairante. A l'est comme à l'ouest, on a certes ressorti les images du fougueux Boris sur les chars en août 1990 pour sauver la démocratie d'un putsch mal préparé, mais on s'est essentiellement souvenu de l'alcoolique.
Poutine, qu'on le veuille ou non passe pour l'homme qui a rendu leur fierté aux Russes. La Russie n'était pas, pour ainsi dire, respectée par les puissances occidentales. Tout au plus servait-elle à cautionner les choix américains. Il était facile d'agiter l'impérialisme "pan-slave", quand la Russie affirmait ses positions sur l'Europe de l'est.
Bref, le poutinisme, c'est autant un despotisme classique qu'un de ces populismes "utiles" qui ne se résument pas à la brutalité d'un régime. Quand un dirigeant politique répond au désir de grandeur et qu'il donne à ses "sujets" le sentiment qu'ils vivent mieux, ils ne le perçoivent pas immédiatement comme un despote ou alors, nombreux sont ceux qui s'en accommodent.
C'est comme ça...
Pour autant, le discours à l'égard de Poutine ne doit pas être condescendant mais amical tout en étant ferme. La dépendance de l'Europe à l'égard de la Russie sur le plan énergétique rend assez futile les déclarations sur les poignées de main qu'on ne fera pas. La démocratie comme on l'entend, ça ne s'exporte pas comme cela. Il faut, tant pis pour les idéalistes, une forte dose d'opportunisme et d'intérêt stratégique.
Mais ça ne change rien à ce qu'on peut penser de Poutine...
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