Le 1er juin 2008, les "Reconstructeurs" organisaient une grande réunion à Paris dans laquelle strauss-kahniens, amis de Laurent Fabius, de Martine Aubry et quelques autres se retrouvèrent pour échanger sur les moyens de changer le Parti socialiste. Sur ce blog comme d'autres blogs, les "sources pour l'Histoire" sont nombreuses. De quoi s'agissait-il ? Chacun au Parti socialiste considérait qu'une troisième défaite consécutive à l'élection présidentielle ne posait pas seulement un problème de "leadership", mais aussi d'identité et de projet politique.
Les dix ans de hollandisme changèrent profondément la nature du PS car depuis 2002, si le PS perdait les grandes batailles, il gagnait toutes les petites. Il était devenu un parti d'élus locaux qui pensaient pouvoir dicter au "national" leur loi dès lors que cela ne remettait pas en cause leur réélection ou leur ancrage local. D'une certaine manière, aucun parti ne peut produire d'offre politique ambitieuse quand il est subordonné à de tels impératifs. Le PS était affaibli par les querelles d'égo, c'est-à-dire, le refus de construire des points de convergence suffisamment solides pour qu'à quelques uns, il soit possible cheminer ensemble et de changer la donne.
Au lendemain de l'élection présidentielle, les strauss-kahniens privés d'un DSK qui avait pris les rênes du FMI et les fabiusiens confrontés à leur propre avenir considéraient que "ça ne pouvait plus continuer comme cela". Pour la presse, donc pour pas mal de militants, le PS demeurait hanté par ses cauchemars : le congrès de Rennes et le débat sur le traité constitutionnel. Cela constituait même des frontières naturelles entre les sensibilités du PS. Zébré par de tels Rubicon que personne ne voulait franchir, le PS était fissuré alors que tout le monde promettait de le solidifier.
Dès l'été 2007, des discussions furent engagées. A coups de SMS, de rencontres informelles, parfois secrètes, bilatérales, avec de plus en plus de monde, chacun voyant chacun, les uns vexés d'apprendre qu'on se voyait et qui était invités aux fois suivantes, bref, la sauce prit jusqu'à ce qu'en début d'année 2008, le courant Socialisme & démocratie d'un côté, les fabiusiens de l'autre, ainsi que ceux de Martine Aubry et quelques individualités se retrouvèrent dans une salle pour travailler et produisirent même quelques textes. Mais comme souvent, si les échanges débouchent sur des textes, on ne se détermine qu'en fonction du contexte, selon son intérêt propre et immédiat.
Aubry ne fut pas en première ligne dans les Reconstructeurs car elle revenait de loin. Battue en 2002 aux législatives, sa position à Lille n'était pas assurée. Pour partir vers de nouvelles aventures dans le Parti, elle devait d'abord conforter sa position chez elle, ce qu'elle réussit brillamment quand elle fut réélue aux élections municipales de mars 2008.
On parlait à l'époque de "pôle des reconstructeurs", une manière de dire qu'il n'y avait pas de chef ou en tout cas, que personne d'assez légitime ne pouvait y prétendre. Ni Laurent Fabius car personne n'en voulait, ni Pierre Moscovici car il n'était pas encore un chef, ni Martine Aubry car elle n'était pas candidate. Associer des gens qui s'étaient longtemps combattus nécessitait quelques aménagements. D'abord politique : accepter la pluralité c'était mettre de côté ce qui n'unissait pas. Heureusement, ce qui divisait n'était pas essentiel. Ensuite, stratégique : contrairement à d'autres groupes au PS, les Reconstructeurs ne confondaient pas le congrès avec un tour de chauffe pour la présidentielle. Dès lors, ils n'étaient pas comme les autres "dans le coup d'après".
Mais s'unir est un combat qui fait des victimes. Les fabiusiens perdirent leur "aile gauche" avec Quilès et Lienemann qui se retrouvèrent avec Emmanuelli-Hamon. Les strauss-kahniens perdirent leur aile "droite" - si on peut dire - qui, avec les "rocardiens" et Pierre Moscovici, ne voulurent plus de cette alliance et se retrouvèrent avec Bertrand Delanoë.
Alors que les strauss-kahniens avaient pesé de tout leur poids dans la construction des Reconstructeurs, ils refusèrent d'y rester ensemble car il y avait querelle sur le leadership alors que l'hégémonie idéologique n'était pas véritablement contestée puisque c'est à eux que l'on doit en partie le fait que le PS acceptait enfin d'assumer sa social-démocratie...
Quand les militants votèrent, notamment à Paris, ils ne couronnèrent pas Delanoë. Les strauss-kahniens se retrouvaient divisés, avec, parmi eux, des gens qui s'allièrent, malgré eux, à François Hollande... Le congrès et la politique firent le reste. Martine Aubry fit un excellent discours, imprimant fortement sa marque dans le casting d'une alternative à Ségolène Royal et lors du vote sur le premier secrétariat, elle l'emporta.
L'Histoire a retenu évidemment combien le résultat fut serré et contesté. Si on revient un peu sur l'évolution de la ligne des Reconstructeurs, on se souvient qu'au départ le mot d'ordre, un peu court, avait été "ni Delanoë, ni Royal" afin d'éviter de s'enfermer dans un congrès de prédésignation - ce qui était le souhait de beaucoup de militants. En réalité, conscients des convergences politiques qui existaient avec le maire de Paris, les Reconstructeurs plaidaient pour le "tous ensemble", mais ils n'entendaient qu'un "tous derrière moi".
Le résultat de la motion de Martine Aubry, la motion D, démontra, que non seulement les Reconstructeurs n'avaient pas surmonté partout leur faiblesse essentielle - unir à la base, y compris là où les difficultés entre "fabs" et autres étaient anciennes - mais qu'en plus, sans qu'ils en soient les principaux bénéficiaires, la force de la motion Delanoë n'allait pas de soi.
Le cynisme et les calculs furent à l'origine du résultat de Martine Aubry face à Ségolène Royal. En voulant lui donner un score faible, les durs de l'appareil entendaient la tenir en laisse pour la suite. Belle façon de construire un parti fort !
Où en est-on depuis ?
Le PS s'est donné une direction nouvelle. Plus rajeunie, plus féminisée, plus militante aussi car moins techno. Le front des critiques semble aussi large que la base de Martine semble étroite aux yeux de certains. L'amertume des perdants n'a pas disparu. Alors que la campagne des élections européennes bat son plein, on a constaté que plusieurs dirigeants se tiennent à distance du champ de bataille, mais qu'ils seront prompts à fondre comme des oiseaux de proie en cas de défaite. Pourtant, les militants n'en demandent pas tant. Le PS a regagné en vigueur et en affirmation. Mais bien sûr, ce n'est jamais suffisant. Au nom du bon vieux principe, "si ça ne peut être moi, ça ne sera pas eux", ils sont quelques uns à ne pas avoir refermé la page du congrès ou à avoir déjà ouvert celle de la présidentielle. Ils bénéficient d'une exposition médiatique néfaste au PS alors que les mêmes journalistes lui reprochent de ne par suffisamment parler de ses idées.
L'aubryisme n'est pas encore né et c'est une bonne chose. La direction du PS est bien une affaire collective dès lors que tous s'engagent.
Alors un an après, ce qu'on peut dire c'est que l'un des objectifs de juin 2008 a été atteint. Maintenant, il faut réaliser le reste : réussir la rénovation du PS, avec imagination et courage.

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