Le FSM s’est déroulé sur deux sites universitaires principalement. D’ailleurs, il ne faut pas se tromper entre l’UFPA, et l’UFPRA. Ces deux campus de l’université fédérale du Pará ne se ressemblent pas dans le cadre de ce Forum. Le premier que nous avons parcouru, l’UFPRA a de véritables airs de Fête de l’Huma, avec sa scène rock, son village de tentes, ses hordes de jeunes qui se baladent – ce FSM est en effet très latino et très jeune. On marche dans la boue et entre quelques zozos qui scandent les mantras « hare Krishna » et les indiens qui peignent des tatouages sur des Brésiliens ou des Européens bien blancs, il y a les tentes où on débat ferme de tout. Il y a dans ce premier campus une dimension folklorique à mille lieues de l’autre campus, où l’atmosphère est déjà beaucoup plus sérieuse.
La plupart des organisations qui « tiennent » les lieux sont les syndicats brésiliens. Et notamment la puissante CUT, centrale unique des travailleurs, liées au PT et dont Lula fut l’un des fondateurs et des dirigeants lorsqu’il était métallurgiste. Véritables organisations de masse, la CUT ou l’UGT on mobilisé des milliers de militants portant casquettes et tee-shirts qui tiennent les stands, animent les ateliers, distribuent la propagande de leur organisation démontrant, d’une manière qui a disparu par chez nous, la fonction d’éducation politique et populaire que doivent revêtir les organisations de masse. Il y a bien sûr des centaines d’organisations chrétiennes – le christianisme social est présent depuis le début dans les Forums sociaux, mais nous sommes au Brésil où l’église catholique et les églises évangéliques sont présentes à chaque coin de rue.
Il faut rappeler bien sûr le FSM ont été créé en réponse au forum de Davos. Si celui-ci bénéficie d’une médiatisation plus forte, dans les allées du FSM, en ces temps de crise, on se réjouit d’apprendre que tel ou tel dirigeant a claqué la porte, là bas en Suisse, au paradis des banquiers… C’est d’ailleurs tout l’enjeu de l’avenir du mouvement altermondialiste. C’est le premier de l’après Bush. On a vu fleurir des autocollants appelant Lula, Chávez et Obama à ne pas « gérer » la crise, mais à la résoudre. La crise était prédite, annoncée autant que redoutée. Maintenant qu’elle est là, il y a deux combats à mener. D’abord, comme le dit Henri Weber, la bataille de l’interprétation pour que le diagnostic qui s’impose soit celui de la gauche pour qui le système était en lui-même porteur des gènes de la maladie, quand la droite pense qu’il ne s’agit que « d’un furoncle sur un corps sain ». Ensuite, préconiser une thérapeutique car pour la social-démocratie notamment, la responsabilité politique ne consiste pas à annoncer les crises tel un oiseau de malheur, mais d’y apporter des remèdes.
Les principaux dirigeants de la gauche latino-américaine, au pouvoir étaient présents : l’équatorien Rafael Corréa, l’argentine Cristina Kirchner, l’uruguayen Tabaré Vazquéz, le bolivien Evo Moráles, le vénézuélien Hugo Chávez et, bien sûr Lula dont nous avons rencontré plusieurs proches conseillers. Quoique logique, celle présence donne au FSM une coloration nouvelle, celle de la politisation au sens de l’interpellation des dirigeants. A Belém, l’idée n’était pas de se réunir entre soi pour refaire le monde, mais de d’identifier très clairement ceux des chefs d’Etat qui pouvaient le mieux entendre le message et le porter, au sein de la communauté internationale. Mais là encore, les contradictions sont présentes. Il y a d’un côté le désir de certains d’établir des ponts entre le bolivarisme et l’altermondialisme, mais il y a aussi le rapport au réel dont le PT et Lula font l’expérience depuis 2002. Le PT n’a pas échappé à l’épreuve du pouvoir. Il n’a pas encore trouvé toutes les réponses à la manière d’aborder sa nouvelle nature, celle d’un parti de gouvernement qui ne peut réformer aussi vite qu’il le voudrait. D’ailleurs, depuis longtemps, le mouvement altermondialiste n’est plus béatement luliste. Il est vrai que le gouvernement PT est passé de la « rupture » annoncée dans son programme à la « transition ». Lula tient les deux bouts de la chaîne et le pays lui en sait gré, mais cela fait une victime collatéral et cela représente également un coût électoral car le parti a perdu plusieurs bastions lors d’élections intermédiaires. Il est certes remonté dans la dernière période, mais la route est encore longue jusqu’en 2010, année de la prochaine élection présidentielle. C’est Dilma Rousseff, l’actuelle ministre de la maison commune qui devrait porter haut l’étoile rouge des pétistes afin de succéder à Lula qui ne peut se représenter une troisième fois – même si les sondages indiquent qu’une majorité de Brésiliens est favorable à un changement de la constitution, ce à quoi le président se refuse.
Le mouvement altermondialiste, jaloux de son autonomie, mais surtout maximaliste, veut bien l’argent et l’infrastructure du PT, mais surtout qu’il n’apparaisse pas dans le Forum. Et pour ne pas donner le sentiment que l’on accepte les compromis que le président a passé avec « le capitalisme », il y a eu en marge du meeting des chefs d’état, un meeting, sans Lula, avec Morales et Correa. Mais le premier a rassemblé dix milles personnes contre quelques centaines pour le second seulement…
Autant la gestion pétiste de l’état du Pará a été bénéfique pour les gens et pour la ville – Alain Lipietz qui a enseigné dans la région nous expliquait qu’il y a quelques années, les nids de poule étaient légion dans la ville, autant la masse de choses qu’il reste à faire demeure importante. Le FSM a apporté une manne financière précieuse car les gens qui viennent du monde entier consomme – même équitablement, mais ils consomment.
Le meilleur hôtel de la ville, le Hilton n’a rien à voir avec ses frères des grands centres d’affaires. Un modeste trois étoiles où l’on croise aussi bien les équipes, très conviviales, de Lula ou de Chávez, sans avoir pu voir les deux hommes. Un lieu de rencontre sans snobisme ni sentiment de « happy few » venus faire du tourisme politique.
Et Ségolène dans tout ça ? Demanderont certains… C’est véritablement un voyage « privé » à usage personnel dont elle ne manquera pas d’user pour peaufiner son image. C’est de bonne guerre. Elle n’a pas cherché à voir les socialistes, elle ne les a pas évité non plus. Mais la connivence qui existe normalement entre camarades du même parti à l’étranger ou participants aux mêmes événements n’était pas au rendez-vous. C’est la vie… Et, bien sûr, l’essentiel est ailleurs.
Le mouvement altermondialiste va connaître un deuxième souffle. On est dix après qu’il se soit révélé à la face du monde, au moins sur la plan médiatique avec le sommet de Seattle où l’OMC avait constaté brutalement ses limites avec la contestation organisée aussi bien dans la salle par les Etats que dans la rue par les organisations « antimondialisation » comme on disait à l’époque. Le Brésil, présidé à l’époque par Cardoso figurait déjà en première ligne de cette contestation qui revendiquait un commerce plus juste entre les pays du nord et les pays du sud.
Dix ans plus tard, alors que nous vivons une crise financière dont tout le monde s’accorde à dire qu’elle est sans précédent depuis 1929, il faut apporter des réponses. Le mouvement a un peu évolué. ATTAC a disparu après la scission de 2007 qui a vu la mise à l’écart de Jacques Nikonoff, la création du M’EEP, le maintien de Bernard Cassen dans le mouvement sous une autre casquette que celle du Monde diplomatique dont le patron Ignacio Ramonet cultive toujours ses relations privilégiées avec La Havane et Caracas… Pour le coup, à chaque papier sur l’Amérique latine signé par Parangua dans le Monde, l’adrénaline de leurs amis monte d’un cran !
Les socialistes, à l’instar des autres forces politiques n’étaient pas au centre du FSM bien évidemment. Peu évident quand ici et là, la faucille et le marteau ont pignon dur rue avec les militants des partis communistes brésiliens et autres groupuscules gauchistes. Lénine et Guevara s’affichent sur les tee-shirts au même titre que les nombreuses contrefaçons de tee-shirts du PT ou du FSM.
D’ailleurs, l’analyse du PT sur la nature de la gauche latino-américaine et de l’altermondialisme est d’une lucidité qui tranche avec le romantisme européen. Venir à Belém, c’est se ressourcer, de l’aveu de certains dirigeants. Par ailleurs, si on constate une hégémonie de la gauche dans le cône sud, il n’y a ni convergence ni théorisation préalable car pour eux, il s’agit de modèles de sociétés et de formes de transition démocratiques différents.
Pour le PT, beaucoup à gauche ont fait l’erreur de vouloir rééditer l’expérience cubaine. Ils se sont trompés. Lula a conseillé à Chavez d’utiliser les ressources du pétrole pour développer une industrie et une agriculture moderne pour faire avancer le pays. Pour le président brésilien, la Bolivie doit savoir ne pas être trop dépendante du gaz et pareil pour le Vénézuéla par rapport au pétrole. Mais le Brésil lui-même va être confronté à cette mutation là car la découverte récente de gisements sous marins va non seulement créer une nouvelle source de richesse impressionnante – on estime que les réserves exploitables d’ici dix ans sont comparables à celles de l’Arabie saoudite – mais aussi poser à nouveau la question de l’après pétrole dans un pays qui avait été précurseur dans les carburants alternatifs. Sans parler du défi environnemental…
Bref, le socialisme sud américain moderne est avant tout pragmatique. Les dirigeants, notament pétistes connaissent parfaitement leurs classiques, mais à l’instar des pays émergents, le Brésil, l’Inde ou la Chine, n’ont plus besoin de modèles européens pour continuer dans la voie de la modernisation. Le PT a réussi à conquérir le cinquième pays du monde par sa superficie alors que la presse est entièrement à droite, ce qui devrait inspirer les Français.

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