Laïcité
Dans quelques jours, le pape Benoît XVI entame une visite en France. Cette visite, celle de ce pape, dans la France, telle qu'elle est aujourd'hui avec le gouvernement que nous avons, tout cela n'a rien de banal. C'est l'occasion de parler de la laïcité. Un sujet passionné et passionnant, pourtant extrêmement simple car il s'agit de la manière dont on peut faire fonctionner ensemble l'Etat et la religion. On suppose que les deux peuvent fonctionner ensemble.
Quand on parle de laïcité, il y a souvent une controverse sur l'interprétation des textes et on finit par ajouter des épithètes pour parler de "laïcité ouverte" par exemple.
Le principe de la laïcité est que l'Etat est indifférent à la religion. S'il garantit la liberté religieuse, il la relègue à la sphère du privé. Le souci est que la religion a aussi une expression publique. Le port des signes, l'existence des lieux de cultes, ce qui suppose leur construction et leur entretien, la délivrance d'un discours également.
La laïcité est née en France d'un conflit avec l'église catholique. Celle-ci jouait un rôle politique et elle s'est opposée à toutes les réformes politiques pendant un siècle décisif. Celui qui commence avec la Révolution française et qui s'achève avec l'établissement durable de la République. Les catholiques étaient hostiles à la Révolution, ils s'opposèrent à la République. Pire, ils combattirent les deux. Encore aujourd'hui, tout ne va pas de soi. Si l'église avait été indifférente ou si elle avait accompagné, même modérément, les réformes, les choses auraient probablement été différentes.
De la Constitution civile du clergé au Concile de Vatican II, il y eut toujours une tentative de conciliation et, en face, un mouvement réactionnaire.
Il fallait donc lutter contre une Eglise qui se révélait être une ennemie de la République. Le Syllabus en 1864 condamnait le progrès et le socialisme et il fallut une encyclique papale pour que les catholiques français se rallient à la République.
La mémoire de ces luttes explique la dureté du combat. Dans le même temps, le désir d'émancipation à l'égard de l'hégémonie papale procède aussi d'une autre religion, celle de la libre pensée, le désir d'un monde sans religion, la liberté de ne pas croire. Bref, dans le camp laïque, il y a de tout. Des croyants, des non croyants, des libres penseurs, des "bouffeurs de curés" etc. Il est à noter que "l'ennemi" a toujours été essentiellement le papisme alors que d'autres religions étaient présentes en France à l'époque comme le protestantisme et le judaïsme. Les huguenots et les "israélites" avaient, comme les non croyants fait les frais de l'intolérance papiste et subi depuis le Moyen Âge des persécutions à plusieurs reprises. Le rôle de la République était de garantir la liberté de culte pour tous. Les protestants et les juifs ont adhéré à la République car elle les libérait de l'oppression.
La loi de 1905 n'allait pas de soi. Elle alluma une nouvelle guerre religieuse.
Dans la mesure où les religions procèdent du dogme, les croyances n'ont rien à voir avec la raison alors que dans la République, les règles du vivre ensemble sont l'expression de convictions forgées par la raison et qui peuvent changer, que l'on peut discuter et dont la formulation subit l'influence de visions plurielles.
Les croyants sont probablement plus enclins à vivre eu bonne harmonie avec leurs voisins qu'on ne le pense. Ils souhaitent vivre le plus authentiquement possible leur religion dans la mesure où les lois de leur pays le leur permettent.
Une question se pose alors. La laïcité est-elle a-religieuse ou anti-religieuse ? Les militants de la laïcité, comme on l'a indiqué plus haut, ont toujours été de provenances diverses, mais le cœur de leur combat n'a jamais été l'abolition de la religion. Comme tous les républicains, ils sont pour l'émancipation de la personne humaine, un combat prolongé par les socialistes.
De son côté, comment la religion se vit-elle à l'épreuve de la modernité et de la diversité d'opinions ?
Dans les synagogues de France on prie le shabbat pour la République française, et il y a depuis longtemps une histoire d'amour entre le judaïsme et la France. Récemment, l'excellent documentaire d'Yves Jeuland en a retracé les épisodes. Bien sûr, il y a des courants radicaux et l'épanouissement du judaïsme sépharade change la perception de cette religion qui du coup s'est "orientalisée" avec un mouvement d'affirmation identitaire très marqué dans certains quartiers. Mais on n'a pas encore vu se produire de conflits avec la République.
L'islam dont la présence en France est plus récente que les autres religions monothéistes pose, aux yeux d'une partie de l'opinion, plus de questions. Certains vont même jusqu'à se demander si cette religion est compatible avec une "civilisation occidentale" ! Entre la construction de la mosquée de Paris et la fin des années 80, date à laquelle l'affaire du foulard éclate, il s'est écoulé plus de soixante années. On a constaté que le débat entre islam et république a nécessité une deuxième loi. C'est que pendant l'islam s'épanouissait sous nos cieux, il existait ailleurs dans le monde, sous une forme dévoyée, radicale et intolérante avec son cortège de morts et de femmes opprimées. L'amalgame fut facile. Il n'en fallait pas plus, alors même que la France en crise était en proie à une xénophobie rampante pour que se développe une certaine méfiance.
L'équation était simple : il y avait une mauvaise conscience à l'égard du judaïsme puisqu'il y avait eu Vichy. Depuis, le judaïsme français était un excellent modèle de réussite républicaine et d'assimilation. Le catholicisme était une "religion locale". L'islam, c'était la religion de l'étranger et il est vrai que dans l'inconscient national, la rencontre avec cette religion était souvent conflictuelle : l'islam était la religion des fellaghas que l'on torturait dans la Casbah et dans les Aurès, c'était celle des balayeurs de nos quartiers, puis on s'est aperçu que c'était celle de Khomeiny, du Hezbollah et de Ben Laden. Bien sûr, ces barbus là instrumentalisaient odieusement le message du prophète, mais pour le Français moyen ou le journaliste de base, tout est dans tout. N'a-t-on pas entendu maintes fois que "musulman" et "arabe" sont synonymes ?
Il est normal que pour des religions qui ailleurs ou à d'autres époques ont été dominantes et dont l'une des missions et de faire de nouveaux convertis, il faille entretenir un rapport de force avec le monde sécularisé qui est le nôtre. De leur point de vue, il ne faut jamais baisser la garde, tant qu'il y a à gratter quelque chose. La question du voile a été un exemple, même si cette question recouvre plusieurs réalités. Pour les catholiques, c'est simple. Depuis que le mouvement de contestation de Vatican II s'est enclenché, il s'agit de tenter de reconquérir le terrain abandonné depuis. Les pontificats successifs de Jean-Paul II et de Benoît XVI et les attaques en règle contre la théologie de la libération, l'étouffement des organisations progressistes comme la JEC ou la JOC et la réconciliation avec les traditionnalistes en sont une preuve éclatante.
Bref, pour que vive la République, il faut maintenir une laïcité vivante, ni revancharde, ni méfiante, mais simplement garante de la liberté de tous, y compris des non-croyants.
La laïcité c'est de l'agnostiscisme appliqué tout simplement, c'est la forme de liberté majeure de croire ou de ne pas croire et de ne pas empêcher "les autres" de ne pas être du même avis.
Sinon cela devient une guerre des religieux contre des anti-religieux, plus jamais ça!
Rédigé par: zelectron | 13 septembre 2008 at 11:09