J’ai parlé de « fascination » pour Mai 68. Mais pourtant, je n’ai jamais cherché à rejoindre d’organisation révolutionnaire. En militant à l’UNEF-ID tout en poursuivant des études d’histoire, on ne pouvait que constater qu’il ne servait à rien de vouloir vivre l’histoire par procuration. On risquait grandement de se tromper et pour la cause politique, on était assuré d’être inefficace.
Si les événements de Mai sont intéressants, la manière dont les mémoires et la politique s’emparent d’un événement qui est, depuis, devenu un épisode de l’Histoire de France l’est plus encore.
On peut tirer de grandes lignes tous les dix ans. Ainsi, en 1978, les ruines du gauchisme fumaient encore. Beaucoup pensaient que la chose pouvaiente à nouveau se réveiller. En 1988, le mouvement fut sérieusement critiqué. L’ultralibéralisme était dominant, beaucoup d’anciens avaient rejoint les cercles du pouvoir au point qu'il était de bon ton de parler de "gauche caviar". C'était le moment de gloire de "ceux qui sont passé du col Mao au Rotary". Ils se mettaient en scène, narcissiques qu'ils étaient à raconter leur propre histoire. La publication par le duo Hamon-Rotman de l'épopée "Générations" suivie du documentaire-feuilleton couronnait le tout. Toute une génération de jeunes militants socialistes dévora ces deux tomes puisqu'elle savait qu'elle-même n'aurait pas les mêmes frissons.
En 1998, le trentième anniversaire fut plus consensuel. La gauche réussissait au pouvoir et dans le même temps, on commençait à chuchoter la vérité : Mai 68 était l'arbre qui cachait la forêt du militantisme de gauche dans sa diversité. Il n'y avait pas que la jeunesse dorée formée à l'UEC dans les années 60, baptisée au gaz lacrymogène dans les années 70 et qui avait continué chez les maoïstes ou les trotskistes de la LCR. Au passage, ils sont tellement nombreux les "ex mao" qu'on a l'impression que le maoïsme français aurait pu être un mouvement de masse ! Eh oui, il y avait eu une suite. Il fallait encore deux autres tomes à Générations. La jeunesse militante de 1986 auquel la série Génération rend hommage en donnant la parole à Harlem Désir n'aurait pas existé sans les mouvements lycéens et étudiants de 1973 et 1976.
Comme toujours, l'Histoire est écrite par les vainqueurs et s'il y a une aristocratie soixante-huitarde qui est plus émancipé que révoltée - il faut savoir terminer une révolution - ou une grève, ce que disaient les stals en 1968, et donc on trouve plein de gens qui dénoncent la confiscation par les soixante-huitards des postes d'influence dans la presse ou la politique. Patience, la génération 68 est aussi celle du baby-boom, celle-là même qui part à la retraite !
Mai est donc relégué aux étagères de l'Histoire qu'il faut de temps en temps dépoussiérer. Il n'est pas besoin de lui donner trop de sens ou de lui attribuer trop de maux... Les mots suffisent et à quelques conneries près, c'était plutôt beau.

Commentaires